Rencontre avec Jérôme Masi

À l’occasion de la création des Éditions creasenso, retour sur le parcours et les idées créatives de l’illustrateur Jérôme Masi.

Comment cette envie de devenir illustrateur est-elle née ?

C’est mon environnement familial qui a planté les premières graines. Mon père a fait les Beaux-Arts en formation d’architecte, j’ai donc baigné très tôt dans une certaine notion esthétique. Ce sont sûrement ces influences qui m’ont éveillé l’esprit et m’ont donné envie de faire quelque chose de créatif.
A l’école primaire et au collège je n’étais pas très scolaire mais j’ai vite senti l’intérêt de mes copains pour mes capacités de dessin ; acquérir un statut social au sein d’un groupe grâce au crayon m’a tout de suite plu.
Pour l’anecdote, au début des années 90 c’était l’émergence du hip-hop en France, j’avais 15 ans et je dessinais beaucoup de lettrages, des graffs. J’ai réalisé mon premier mur dans la cour de mon collège. Ce fut ma première commande artistique. Le résultat n’était vraiment pas terrible et j’ai vite réalisé qu’il n’était pas évident de transposer un travail papier sur un mur ! 

Behind the wall
© Jérôme Masi

Summer
© Jérôme Masi

Tu as étudié l’illustration et l’animation à l’école Émile Cohl puis travaillé dans différents secteurs tels que les jeux vidéo ou encore l’univers du design graphique. Comment penses-tu que ces différentes expériences ont fait évoluer ton esthétique ?

Je n’ai finalement été salarié que deux ans dans toute ma carrière, j’ai été embauché dans le jeu vidéo juste après mes études. C’était un travail d’équipe assez intéressant mais très long et je sentais que je n’avais pas de possibilités individuelles à explorer. Dans une grosse machine de production comme le jeu, on est juste un petit maillon de la chaîne qui permet de la faire rouler. C’est ce qui m’a amené à devenir indépendant très tôt.
Mon travail actuel est clairement un mélange entre mes connaissances du design graphique, ma formation d’illustrateur à Émile Cohl et mon intérêt pour le design, l’architecture et la culture en général. J’ai rencontré chacune de ces disciplines dans ma vie et ça me parait logique que mon travail actuel soit une synthèse de tout ça. 

Dans mes travaux les plus personnels, j’aime représenter les silences, les pensées, l’intériorité.

Tu arbores un style minimaliste, pourquoi cette apparente simplicité ? Permet-elle de rendre tes propos plus impactants ?

Oui je le pense… Dans mes travaux les plus personnels, j’aime représenter les silences, les pensées, l’intériorité. C’est une manière d’étirer le temps. J’aime traiter de l’évolution, du changement, d’où le motif récurrent des personnages qui marchent. D’ailleurs, ma première sérigraphie faite avec Creasenso traitait de ce sujet, on y voyait un dédoublement entre deux personnages identiques, l’un à l’arrêt et l’autre en mouvement. J’aspire surtout à ne pas toujours donner toutes les clés des images que je fabrique pour y conserver un caractère poétique. 
J’aime la sobriété en générale qu’elle soit artistique, esthétique ou humaine.  

Remue Méninges – Exhibition Maison Tangible
© Jérôme Masi

Aujourd’hui tu travailles aussi bien de manière traditionnelle que digitale. Sur quels projets privilégies-tu l’une ou l’autre de ces méthodes ? 

L’essence de mon travail se trouve dans mes réalisations personnelles, toiles, sérigraphies, objets etc. Le travail digital correspond plus à un travail de commande. J’apprécie vraiment de faire les deux et de pouvoir basculer de l’un à l’autre en toute liberté. Mais il est vrai que je sacralise le fait d’apposer un motif sur une toile, c’est comme lui donner un statut différent, lui permettre d’exister plus longtemps, ici ou chez quelqu’un d’autre. Plus longtemps qu’un fichier numérique qui disparaîtra de mon disque dur dans quelques années. 

On retrouve tes illustrations aussi bien dans l’édition que dans la Pub. Y a-t-il un projet qui t’a particulièrement marqué ?

C’est dur à dire, beaucoup ont été des étapes importantes. J’ai réalisé il y a longtemps la campagne des Soldes de la marque Ligne Roset, je pense que ça a été un point de départ. Plus récemment, un des projets marquants sur lequel j’ai travaillé, ce sont les bouquins pour enfant que j’ai fait chez Gallimard jeunesse : Rock Pop et Black music. J’ai travaillé avec Olivier Cachin sur Black Music, journaliste spécialisé dans le Hip Hop et qui présentait entre autres Rap line quand j’étais gamin, une des toutes premières émissions qui traitait de culture urbaine. Même si mon boulot a un peu évolué depuis, je garde une vraie affection pour ce projet.

BLACK MUSIC – Gallimard Jeunesse
© Jérôme Masi

ROCK POP – Gallimard Jeunesse
© Jérôme Masi

Peux-tu nous parler de tes inspirations du moment ?

Mes inspirations sont assez diverses et elles bougent tout le temps ! Il y a un événement auquel j’ai participé et qui m’a pas mal marqué, c’est le LB Project, un art camp organisé par Lucas Beaufort cet été. L’événement réunissait une vingtaine d’artistes dans un cadre idyllique vers St Tropez, c’était hyper fun et aussi très inspirant. Ce fut une joyeuse parenthèse, qui m’a fait remettre mon travail en question. Après ce moment j’ai mis un peu de temps pour recommencer à peindre. 
Bref, j’ai fait un Artcamp et c’était super inspirant !

Quel serait le projet fou que tu rêverais de réaliser ?

Je pense que j’ai déjà eu la chance de réaliser certains rêves comme celui d’être illustrateur et de jouir d’une certaine liberté. Il y a tout un tas de projets réalisables qui me ferait kiffer, comme celui de faire un tapis par exemple ! J’aimerais aussi me diversifier et peut-être faire un peu plus de collabs. Mêler les savoir-faire, travailler avec des designers, des architectes, faire de la sceno, des vitrines…

Comment est ton environnement de travail ? Où travailles-tu ?

J’ai un atelier à Annecy. J’ai la chance d’avoir pas mal de place pour travailler aussi bien sur l’ordi que sur de grandes toiles. Au quotidien, j’ai besoin de m’entourer des choses que j’aime, des objets chinés ou des pièces de design par exemple. J’apprécie aussi de voir certains de mes travaux exposés et évidemment ceux des autres aussi, c’est très important ! Je partage depuis quelques années cet atelier avec mon pote Guillaume qui est réalisateur et qui a sa boite de production. On a d’ailleurs eu l’occasion de faire quelques jolis projets ensemble. 

© Jérôme Masi

© Jérôme Masi

Qu’est-ce que tu vois par la fenêtre ?

La mer… enfin pour être tout à fait honnête je vois… un parking.

Tu as un roman graphique à nous conseiller ?

Un seul roman graphique c’est pas facile, j’en lis pas mal ! Mais là je pense directement à Pucelle de Florence Dupré la Tour. C’est une fille avec qui j’ai fait mes études, j’ai suivi toute l’évolution de son travail. Elle traite de sujets très actuels, hyper courageux, intimes et parfois complètement délirants ! Je trouve que l’exercice qu’elle a fait avec ce bouquin frôle la performance.

Un artiste ou un projet qui t’inspire ?

Il y a un type que j’aime bien en illustration et qui est très présent sur Instagram, c’est Camilo Huinca alias Onlyjoke. J’aime beaucoup ce que ses images expriment et je me sens assez proche de ce qu’il fait ! Il y a aussi le travail de Damien Poulain. Son style est minimaliste et très intemporel, son boulot pourrait aussi bien venir des années 60 que d’aujourd’hui. J’adore le travail du designer Ronan Bouroullec ou encore celui du peintre Peter Opheim. Je pourrai en citer plein ! 
J’ai également rencontré récemment Mambo qui est un type vraiment cool et ça c’est aussi très inspirant !

MORNING
© Jérôme Masi

Un design ou un produit magique ?

La lobby chair de Eames ou l’éponge magique de chez Spontex.

Une technologie ou innovation prometteuse ?

Clairement je ne suis pas très geek, je fonctionne plutôt à l’instinct ! Mais je dois dire qu’avec un pote ou deux, on se questionne sur les NFTs. Pour l’instant, ça me rebute autant que ça attise ma curiosité, je ne sais pas…. Ce qui est clair c’est que les NFTs font partie de notre époque, juste pour ça, ça mérite de s’y intéresser.


Jérôme Masi est un illustrateur français représenté par Creasenso.