« J’aimerais qu’il y ait une forme de vérité dans mon travail » : les illustrations espiègles de Burnt Toast interprètent notre rapport à l’actualité, la consommation et la technologie

Talentueux illustrateur et animateur indépendant basé à Hamilton, Scott Martin est l’homme derrière Burnt Toast. On le reconnaît sans peine à ses tracés tout en rondeur, ses personnages sympathiques et sa palette pastel à la dominante rose donut. Un style cartoon rafraîchissant, dont la candeur est parfois au service de la satire de notre mode de vie.

Illustration personnelle, par Burnt Toast

Drones, cigarettes et notifications 

On retrouve dans son travail des clins d’œil à l’agitation générale, aux addictions courantes et à la course au temps dans un monde qui va trop vite. Son  thème favori est l’étau des réseaux sociaux à l’œuvre sur des personnages isolés par leur besoin de reconnaissance, mais Scott traite également des es sujets plus universels , toujours avec un humour corrosif qui n’enlève rien à la légèreté de son style. Avec fantaisie et autodérision, Burnt Toast dédramatise plus qu’il ne dénonce dans ses illustrations débordantes de vie.

Je ne suis pas un alien. Je me moque de moi-même dans ces dessins, je suis accro aux réseaux sociaux comme tout le monde.

Sa patte distinctive et sa technique impeccable valent à Burnt Toast une reconnaissance internationale. La netteté des vecteurs et la fluidité des animations qui caractérisent ses réalisations étant des qualités communément recherchées parmi ses confrères, il publie aussi quelques ressources dans lesquelles apprendre de ses procédés. Scott compte Google, Red Bull, Dropbox ou Snapchat parmi ses clients. Alors qu’il exerce essentiellement sur le digital, son dernier projet commercial avec Light & Free a été l’occasion de s’essayer à l’art mural dans le cadre du festival montréalais MURAL.

 

Quand as-tu commencé à dessiner ? Quelles étaient les premières choses que tu dessinais ? 

Petit, j’allais dans les boutiques de skate et je regardais les dessins au dos des planches. C’est à travers les marques de skate que je suivais qu’est née ma fascination pour l’illustration mais aussi le branding. Je copiais les personnages sur les planches, et je faisais des caricatures de mes professeurs. J’avais dessiné un de mes profs avec un énorme nez, ce qui ne lui a pas plu. Déjà à l’époque, j’avais dit quelque chose du genre « hé, vous ne pouvez pas faire ça, c’est mon dessin !”. C’était déjà très important pour moi. J’ai dessiné toute ma vie, et je compte bien continuer. 

Dope Shit, par Burnt Toast

Quel est le projet sur lequel tu t’es le plus amusé ? 

Mon projet avec Mural et Light & Free à Montréal. Ce projet m’a tellement apporté, au-delà de ce que j’ai produit. J’ai rencontré du monde, j’ai visité une nouvelle ville et mon travail a été exposé à grande échelle. C’était inédit sur plein de plans. 

Murale Light & Free, réalisée pendant le festival Mural

C’était ta première murale, non ? 

Ma première murale commerciale, disons. J’en avais fait illégalement, sur les rails. Je ne peux pas prétendre comprendre toute la culture autour, j’apprends encore tellement de choses sur les murales et comment elles sont perçues. Je ne voulais pas me présenter comme muraliste avant d’avoir mérité ce titre. Je ne pense toujours pas vraiment le mériter, mais au moins je peux dire que j’ai fait une murale de 100m². 


Il y en a eu une à Montréal, mais aussi à Toronto, c’est ça ? 

Oui, les deux villes faisaient partie de la même campagne. C’était une sorte de trip impromptu où tout s’est passé mieux que prévu. On a rencontré l’un des graffeurs stars de Montréal et il nous a emmenés cinq pieds sous terre dans les rames de métro. Et on a peint là, ce qui est complètement illégal. Je ne donnerai pas son nom. Ce voyage était juste incroyable… C’était quoi, la question ? 

Murale Light & Free, réalisée pendant le festival Mural

 

Oh, je me demandais juste comment c’était de faire cette murale. Ce que ça fait de voir son œuvre exposée sur un aussi grand mur, de passer devant…  

Indescriptible. On a peint le mur assez rapidement, et on voyait les gens qui allaient au travail arriver au coin de la rue l’air perplexe, du genre, “merde, quand est-ce que ce truc s’est retrouvé là ?”, et ils avaient l’air agréablement surpris – du moins c’est ce que je me dis. Et puis il y a une semaine, on m’a appelé pour me dire qu’un type était en train de le tagger. Cette chose continue à vivre sa vie sans moi. 

 

Ils seront tagués à nouveau, sans vouloir te faire de peine… 

Oh, je sais bien. De toute façon, les murales sont éphémères. Comme je disais tout à l’heure, j’ai commencé sous les ponts… les tags ont une durée de vie très limitée là dessous ! Tu peux en être fier, bien-sûr, mais c’est presque comme un truc zen. Tu les fais en sachant que ce n’est pas permanent, et il y a quelque chose d’apaisant à ça. 

The End, par Burnt Toast

 

Peut-on revenir sur le pack de stickers Work Life censé exprimer les ennuis au travail, sur lequel tu as travaillé avec Google ? C’est une série d’illustrations un peu sarcastique dans lesquelles on te reconnaît bien. Penses-tu que tu aurais moins apprécié le brief s’il n’avait pas eu cette dimension négative ? 

Bien-sûr. Je ne sais même pas si c’est sarcastique, c’est presque réaliste. Il y a tellement de choses vues et revues, du genre “I hate mondays”. J’aimerais qu’il y ait une forme de vérité dans mon travail. Je ne peux pas parler au nom de tout le monde, mais j’essaie d’avoir un humour d’observation, auquel les gens peuvent s’identifier, se dire “tiens, c’est ce que je pensais, mais je ne savais pas vraiment comment l’exprimer”. C’est difficile à accomplir, mais j’essaie de le faire. Surtout pour un pack de stickers. Si c’est quelconque, les gens n’auront pas de raison de choisir d’utiliser ça plutôt qu’autre chose parmi tous les trucs chiants qui existent. 

Pack de stickers Allo pour Google, par Burnt Toast

 

Est-ce que tu rencontres personnellement certaines de ces situations dans ta vie au travail ? 

Le projet avec Google est arrivé assez tôt dans ma carrière de freelance. Avant ça, je travaillais en entreprise, dans le studio d’une chaîne de télévision. Alors oui, j’ai aussi fait l’expérience de cette culture d’entreprise aride. 

 

Depuis quand es-tu en freelance ? Tu aimes ce rythme ? 

Oh, oui. Je ne reviendrais en arrière pour rien au monde. On est en 2020, là ? Ça doit faire 5 ou 6 ans. J’ai cumulé les deux jusqu’à ce que Burnt Toast devienne quelque chose qui valait la peine de quitter mon travail. Mais ça n’a pas pris si longtemps, peut-être un an.

 

Tu as dit récemment que ta source d’inspiration avait changé, que tu as commencé à vouloir refléter le monde dans lequel tu vis. Que s’est-il passé ? 

Face à toute la division qui règne aux États-Unis, je me suis rendu compte à quel point mes illustrations étaient naïves et blanchies. Je dessine de mon point de vue d’homme blanc, mais mon public s’est bien élargi et j’ai eu envie de le représenter aussi. Les mots en gras dans le brief de Light and Free étaient diversité et inclusivité. J’étais content d’avoir à représenter cette idée, ça faisait longtemps que je voulais la traiter mais je n’avais pas mon point d’accroche. On a discuté de ce que signifiait l’inclusivité, c’est assez large, finalement. Ça pourrait être n’importe qui, n’importe quand. C’était une réflexion intéressante. J’ai l’impression que j’ai tiré bien plus de cette campagne qu’ils n’ont tiré de moi. 

Illustration par Burnt Toast. Animation par Erwan

 

Tu as exploré la diversité et l’inclusivité dans le projet Light and Free, mais dans le reste de ton travail, beaucoup de tes personnages sont blancs. C’est parce que tu ne veux pas parler au nom des autres ? Certains illustrateurs choisissent simplement des couleurs fantaisistes et font des personnages violets ou bleus, par exemple…  

Ça me travaille depuis plusieurs années. J’ai bossé avec Facebook sur des sets d’icônes. En réfléchissant à comment être universel, on avait soulevé des problématiques intéressantes. Sur comment symboliser les informations, par exemple. Dans certaines régions du monde, il n’y a pas de journaux. Quand on voit des journaux, on pense aux infos, mais dans d’autres pays, ça n’a pas de sens. Donc l’un des aspects de l’inclusivité, c’est le fait d’être compris par tout le monde. Ensuite, il y a la question de la couleur au sens pratique. Mes dessins ont des traits bien définis. Les couleurs claires mettent en avant les contours, donc ça m’arrange de dessiner des personnages à la peau claire. Avec le pack d’autocollants Google, j’aurais très bien pu faire tout le monde en bleu. Mais c’est un moyen facile de contourner le problème. Et puis quand tu fais un personnage tout vert, on dirait un zombie mal en point. Donc en plus de l’inclusion, il y a tous ces facteurs très terre-à-terre. Et enfin, comme tu l’as dit, je ne veux pas parler au nom des autres. J’ai une situation privilégiée, il y a beaucoup de choses dont je n’ai pas fait l’expérience. Je ne veux pas mettre des mots dont je n’ai pas la mesure dans la bouche des gens. C’est un sujet sensible, mais il est temps que je mette de l’ordre dans tout ça et que je commence à dessiner une vraie communauté. Pour ça, je pense qu’il suffit de rester sensible. 

Illustration pour la campagne Light and Free, print off-screen, par Burnt Toast

C’est vrai. D’autant que tu abordes des sujets qui touchent l’humanité entière.  

Si on veut, je sais pas trop. Je prends mon rôle au sérieux parce que les gens écoutent ce que j’ai à dire, mais je ne me vois pas non plus comme un martyr. Au fond, je passe juste mes journées à faire des croquis dans mon carnet, et il se trouve qu’il y en a certains que je choisis de vectoriser et de publier sur Instagram. Ça reste des choses que je publie sur mon temps libre, sur mes réseaux personnels, finalement. Mais bon, c’est intéressant de voir mon travail devenir quelque chose qui me dépasse. Et avec le temps, ce que je fais évolue. Je vieillis, j’ai la trentaine maintenant, j’ai un avis plus solide sur des sujets politiques et c’est ce que je dessine, on dirait. Parfois, j’ai l’impression de n’être qu’un spectateur de tout ça. On verra bien où ça mène. 

Fresh Air, par Burnt Toast

 

Ce serait quoi, le projet de tes rêves ? Tu l’as déjà fait ? 

Je ne pense pas l’avoir déjà fait. J’aimerais bien faire de la sculpture à grande échelle… Tu connais Kaws ? Une vraie inspiration pour moi, ces énormes sculptures. Ça ne serait pas nécessairement un projet, le terme est un peu restrictif. En fait, le rêve, ça serait d’être pris au sérieux, devenir un artiste de renommée mondiale. Sculpture, peinture, vêtements… Je veux voir jusqu’où je peux aller. Je n’ai pas vraiment d’objectif final. 

 

Tu peux nous donner quelques artistes que tu admires, à part Kaws ? 

Dieter Rams est incroyable. C’est un designer industriel des années 50, il est à l’origine d’une bonne partie du design industriel que nous connaissons aujourd’hui. Steve Jobs l’admirait beaucoup, on retrouve son influence dans l’iPod notamment, entre autres produits Apple. J’aime aussi beaucoup Christoph Niemann. Je l’ai découvert dans la série Abstract sur Netflix. Il tient cette série « Abstract Sunday » sur Instagram, c’est super cool. J’adore McBess, aussi. Il y en a tellement… 

La première chose que tu fais en te levant ? 

Un café avec le chat, les infos… Ce n’est pas juste de me demander ma routine pendant une pandémie, vous savez déjà à quoi elle ressemble. Dans le monde d’avant, j’emmenais ma copine au travail, puis je rentrais à la maison essayer de trouver un équilibre entre mon travail en free et les projets personnels, les amis et la famille. Rien de fou. 

Quarantine life, par Burnt Toast

 

Où est-ce que tu vis et travailles ? 

À Hamilton, à côté de Toronto. C’est une ville post-industrielle, un endroit bizarre. L’inspiration ne manque pas ici, il y a une bonne scène artistique. Des bandes de gamins dans les rues. Mais j’ai l’impression qu’il y a un plafond assez bas, je vais partir bientôt. Je vis dans une maison victorienne du début du siècle que j’aime beaucoup. Il faudrait juste qu’elle puisse se déplacer avec moi. Je travaille de chez moi, et je m’installe le plus loin possible de ma chambre pour avoir l’impression d’avoir un trajet. Mais à terme, je voudrais que Burnt Toast devienne un studio digne de ce nom. Avoir un local, et peut-être un ou deux employés. 

 

Qu’est-ce que tu vois par la fenêtre ? 

On a eu notre première neige aujourd’hui. C’est vraiment très blanc, on dirait une photo surexposée. 

 

Il y a des instruments, derrière toi. Tu joues de la musique ? 

Oui, un peu. Enfin, pas sérieusement. Mais j’adore le piano. Il y a une guitare là-derrière aussi, mais c’est celle de mon frère. J’ai un frère jumeau, je t’ai dit ? C’est mon meilleur ami. 

Twin Brothers, par Burnt Toast

Tu utilises des techniques de productivité dans ton travail ? 

Du café, un peu d’herbe… Je fais pousser ma propre herbe. Pas trop tôt dans la journée cela dit. La discipline, c’est compliqué pour tous les frees. Je dirais que mon truc, c’est de me débarrasser des trucs chiants en premier. On m’a parlé de la règle des 20 minutes. En travaillant à fond sur quelque chose pendant 20 minutes, tu accomplis suffisamment pour te dire que la tâche est réalisable, et ça te motive à continuer. J’ai déjà essayé, ça marche, mais chaque jour est différent. Je galère avec la productivité comme tout le monde. Surtout en ce moment.

On a le sentiment qu’on doit être plus productifs parce qu’on a tout ce temps en plus, mais d’un autre côté le ciel nous tombe sur la tête et ça nous terrifie. 

Et les réseaux sociaux ? Ça t’arrive aussi de t’y perdre, ou bien c’est une chose à laquelle tu fais plutôt attention ?

Je suis pas un alien. Je me moque de moi-même dans ces dessins, je suis accro comme tout le monde. J’aime bien quand un post reçoit plein de likes. J’ai travaillé pour Facebook, donc je suis bien au courant de tout l’engagement caché qu’ils mesurent et qu’on donne sans s’en rendre compte. Si tu zoomes sur une image, ou si tu la regardes un peu plus longtemps que d’habitude… Ils le savent.  Et puis ils t’envoient des trucs comme « Oh, machin n’a rien posté depuis un moment »; ils vont jusqu’à te donner le shoot d’endorphine d’une notification alors qu’il ne s’est rien passé du tout. 

Happy, par Burnt Toast

Un artiste ou un projet qui t’inspire ? 

Kaws, c’est celui qui m’inspire le plus. C’était un street-artist, et aujourd’hui il est une marque géante à lui tout seul. L’ampleur que ça a pris, les choses qu’il a faites, c’est énorme. 

 

Un design ou un produit prometteur ? 

La réalité augmentée a un potentiel énorme qui ne s’est pas encore dévoilé au monde, ou alors je suis trop vieux pour le voir. Je sais qu’elle s’est beaucoup développée dans le gaming, mais bientôt elle fera bien plus partie de notre quotidien. Les rues n’auront plus besoin de signalisation, on verra simplement les panneaux directement sur les routes et les bâtiments à travers nos lunettes et ce genre de trucs bizarres. J’ai hâte.

 

Une technologie ou innovation magique ? 

L’intelligence artificielle et tout ça. Mais c’est une toute autre conversation.

 


Burnt Toast est un illustrateur canadien représenté par Creasenso.

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