Rencontre avec Louis Otis

Louis vit d’humour et dessine comme il respire. Ses illustrations survitaminées mettent en scène de grands personnages ultra stylisés dans des imbroglios qui rappellent un peu les machines de Rube Goldberg, et s’amusent de l’absurde, du paradoxal et de tout le reste aussi. Dans The world within, the world at large, habillage réalisé pour les puzzles Sulo, un drôle de type fait barrage à la frénésie du monde environnant pour préserver l’harmonie du jardin intérieur en sirotant son cocktail, imperturbable. C’est sûrement avec cette nonchalance que Louis nous suggère de relativiser la gravité des événements. Pour lui, la clé, c’est de se prendre un peu moins au sérieux : il y a du bon à rire de soi et de l’infime place qu’occupe notre existence à l’échelle de l’univers. 

Quand la vie se moque de vous, riez avec elle.

Tu dessines depuis toujours. À quoi ressemblaient tes dessins quand tu étais adolescent ?  

Pendant longtemps, c’était surtout des graffitis. Je dessinais beaucoup dans des agendas, sur les feuilles de cours. Je décalquais des dessins, des blagues, Astérix et Obélix… 

Ton style a beaucoup évolué ces dernières années : on retrouvait dans tes précédentes illustrations des formes plus rondes, des couleurs et reliefs plus tranchés… Quand et comment ton style est-il devenu ce qu’il est aujourd’hui ? Y a-t’il eu des influences particulières qui ont joué dans cette évolution ? 

Vraiment tard, quand j’ai commencé à envisager des études artistiques et que je me suis rendu compte que j’accumulais beaucoup de travaux sans fil conducteur. Je me suis limité longtemps avant d’arriver à mon style actuel qui m’est propre. Dans ce que je faisais précédemment, il y avait un côté sensuel, des couleurs très pop. À l’époque, je regardais beaucoup les dessins d’Alice Wietzel par exemple. Il y a un côté éditorial, narratif dans son travail, mais aussi une dimension artistique que je respecte beaucoup. En général, j’avais beaucoup de références visuelles réalistes que je prenais pour modèle, mais finalement ça rendait ma démarche assez lourde et peu spontanée. J’ai surtout grandi à partir du moment où j’ai essayé de gommer les références, d’avoir moins d’attentes photoréalistiques et de dessiner de tête – quitte à simplifier les choses. Maintenant, j’essaie de faire des choses qui me surprennent, d’aller plus loin que ce que je sais déjà. 

LOUD NOISES

Aujourd’hui, on vient te voir pour ce que tu fais. On en parlait hier avec Jean-Baptiste de Sulo, qui t’a repéré grâce à ta collaboration sur le festival Béton du Havre avec l’agence Bon Esprit. Tu peux nous parler de ton projet avec Sulo Puzzle ? 

C’est un peu tombé du ciel. Il s’attendait pas à vendre ses 2000 puzzles, et je m’attendais pas non plus à ce que ça prenne. Je me disais juste que ça me ferait un puzzle à faire à la maison, à la rigueur que j’en vendrais un à ma mère. Ça fait des années que je publie des trucs marrants qui récoltent des petits pouces sur Instagram, mais c’est satisfaisant de contribuer à un objet qui occupe une place réelle dans le monde. 

Pourquoi cette image ?

Je ne sais pas s’il y avait un fil conducteur conscient. Disons que je suis parti de l’idée du puzzle comme un loisir méditatif. C’est tombé à une période où je venais d’avoir une épiphanie en découvrant la méditation. J’étais plein d’anxiété et j’ai fait un stage intensif de méditation Vipassana. Tu te retrouves seul avec toi-même pendant dix jours, sans pouvoir lire ni écrire, et on te déconseille même de regarder les levers et les couchers de soleil. La journée commence à 4h30 du matin, et tu fais 11h de méditation par jour. C’était une expérience super puissante, j’ai ouvert une porte dans moi-même dont j’ignorais l’existence. Et le retour à la ville a été très brutal. Cette illustration, c’est une parabole vers le puzzle qui permet de prendre du temps pour soi, une tentative de rééquilibrer les choses par rapport à ce monde extérieur qui exerce une grande pression sur notre monde intérieur. Je trouve d’ailleurs que Trump (que j’ai mis en bas à droite) symbolise bien ce phénomène. Il est extérieur à nous, mais le fait qu’un chef d’État se comporte comme il le fait a un impact significatif sur nos vies. Vers le haut, c’est un peu plus cosmique. J’ai essayé de dessiner ce que pourrait être ce monde qui nous surplombe, avec les petits aliens, la terre plate dans le système solaire…  

The world within, the world at large

Tu as fait le puzzle ? 

Oui oui, il est là. Ça m’a fait travailler sur ma détermination, je suis pas le mec le plus patient du monde… Un conseil, réfléchissez bien au support sur lequel vous le posez avant de démarrer. Je l’avais mis par terre au début, je devais passer l’aspirateur autour… C’était le bordel. Je ferai mieux pour le prochain ! Sans spoiler, il va y avoir de belles collabs, des artistes très cool qui arrivent sur le projet. 

Quels outils utilises-tu ? 

Je bossais beaucoup avec les vecteurs sur Illustrator au début, mais je suis arrivé à un point où il me manquait un côté tactile et texturé. Ça manquait d’identité et de profondeur. Alors j’ai découvert tout plein de brushs digitaux pour tromper l’aspect digital, justement. Je me suis trop distancié à mon goût du papier/crayon, du côté plus craft de l’illustration. C’est une des grandes frustrations de ma carrière créative. C’est tellement plus facile de faire des retouches, de changer les couleurs, de modifier les compositions… et c’est nécessaire pour répondre aux attentes de clients qui ont souvent des deadlines serrées. 

Untitled 1

Tu dessines pour toi en dehors des commandes ?

Oui, il y a une semaine, j’ai acheté des pigments de peinture et des grands canvas. J’ai besoin de me salir les mains. J’arrive à un stade où je connais mes capacités techniques, et mon processus de production connaît moins d’improvisation. Alors pendant le confinement, j’ai bossé sur de la céramique. Il y avait un côté exaltant à faire quelque chose que je ne savais pas faire. Aucun à-priori technique, juste moi et le matériau; j’apprenais en produisant. Avec la céramique, j’ai une approche plus abstraite, organique. Ça me sort de la dimension narrative, figurative de mon illustration. Je fais des formes qu’on peut trouver dans la nature, des espèces d’anémones avec des poils… 

Projets personnels

À quoi ressemble ton environnement de travail ? Dans quelle pièce travailles-tu ? 

J’ai longtemps bossé chez moi. J’ai la chance mais aussi la malédiction de beaucoup aimer ce que je fais. Quand c’est comme ça, c’est difficile de fixer ses horaires. Si en plus tu travailles de chez toi, tu en viens vite à privilégier ton espace de travail par rapport au reste. Ça m’a rendu très casanier, et ça me pesait un peu. J’avais un coworking avant, mais je l’ai quitté en déménageant. Je vais en retrouver un. 

Beaucoup d’illustrateurs que je connais vivent comme ça…  

Oui, je pense qu’on se fait une idée des illustrateurs qui ne correspond pas forcément à la réalité… Quand tu vois leur travail et que c’est fun, tu te dis que ça doit être quelqu’un de cool. En fait, ce sont des gens qui passent beaucoup de temps seuls, qui ont un rythme décalé… En arrivant à Barcelone, j’ai rencontré des crews d’illustrateurs, il y a pas mal de studios… Tu as l’impression que beaucoup de collabs ont lieu, mais finalement quand tu as créé ton monde stylistique, ça devient difficile de collaborer avec quelqu’un. C’est compliqué de céder sur des idées, d’assouplir ta vision de ce que tu veux faire. C’est ton travail, ta marque de fabrique, c’est un peu bête à dire mais c’est comme ça… C’est un métier plus solitaire que ce que je pensais. 

Home Again

Qu’est-ce que tu vois par ta fenêtre ? 

J’ai improvisé un jardin sur 1m2 devant chez moi. Les plantes, c’est comme les chiens ou les chats, ça crée de la conversation. Les gens sont heureux que tu apportes de la verdure dans le quartier. Bon, il y a aussi des opportunistes… Il y a un gros romarin, alors les gens prennent une petite branche pour se faire leur poulet romarin. C’est le jeu. Du coup, j’avais mis un petit mot assez passif-agressif en espagnol, et pas mal de voisins m’ont témoigné leur soutien suite à ça. J’ai aussi un projet pour la devanture de chez moi. Il y a un gros rideau de fer, j’aimerais bien monter quelque chose avec des artistes barcelonais, que quelqu’un vienne peindre le rideau une fois tous les deux mois.

Tu écoutes de la musique en travaillant ? Quel genre ? Si tu devais trouver un album qui ferait une bonne bande son pour les histoires dans tes dessins, ce serait lequel ?  

Je suis dans un grosse phase de funk fusion jazz japonais des années 70/80, ça me fascine. Les japonais en général, notamment l’album Pacific de Haruomi Hosono, Shigeru Suzuki & Tatsuro Yamashita qui condense un sentiment de paradis tropical et fantastique, d’optimisme et une pincée de naïf et de farfelu. Tout l’univers de Hosono est tellement riche. Je conseille à quiconque de découvrir ce géant, ce serait dommage de limiter sa carrière artistique à un album, il a vraiment touché a tout; de la musique de film, au fonds musicaux pour les magasins Muji, à la musique électronique. Sinon, un de mes albums préférés que je continue à écouter en boucle presque religieusement, c’est Plantasia de Mort Garson, sorti deux années plus tôt . Il se veut avoir été composé pour les plantes, tout délicat, léger et minutieux, avec des fréquences, des rythmes, des mélodies et des good vibes qui aideraient à leur bonne croissance mais c’est surtout moi qui me sent comme un plante en écoutant ça, et ça fait du bien. 

Planet Smoogies – Couverture d’un album réalisée pour The Smoogies

Qu’est-ce qui t’a amené à Barcelone ? Comment trouves-tu la vie là-bas ? 

J’ai étudié à Londres pendant 4 ans, ça m’a traumatisé. J’en avais ma claque de galérer, de l’instinct de survie constant, des distances disproportionnées. Tout est cher, il fait dégueulasse tout le temps… J’avais besoin d’un mode de vie plus agréable. J’ai suivi une fille, d’abord à Madrid. Puis je suis parti travailler 6 mois au Qatar, et en rentrant en Espagne j’ai voulu faire table rase. En plus de la mer, de la montagne et des cañas sur les petites places, j’ai choisi Barcelone pour la scène artistique et créative. Ça ne s’est pas exactement concrétisé comme je m’attendais. Comme on disait tout à l’heure, tous les artistes et les créatifs sont un peu dans leur monde et il n’y a pas vraiment d’échange, mais je suis content ici. 

Si on vient à Barcelone, quels sont les endroits où on a des chances de tomber sur toi ? 

Il y a le Xampanyet. C’est de la cuisine basque, et ils font leur propre Cava, qui est le meilleur champagne. La cuisine est incroyable, et il y a une atmosphère familiale super chaleureuse. Tout le monde se parle, et c’est tenu par deux sœurs qui font des bisous à tout le monde. Sinon, je suis pas mal au parc qui est au-dessus de chez moi, parallèle au parc Güell. Je fais un peu de sport en grimpant jusque là. Ma récompense c’est qu’en haut, il y a plein de chiens à qui je peux faire des papouilles. Des vieux chiens, ceux qui n’ont rien à prouver. Ils essaient pas d’être l’alpha, ils se la pètent pas. Ils perdent leurs poils, ils ont du mal à respirer et à marcher, mais ils sont trop cool. Il y a aussi la plage. La semaine dernière, j’y suis allé à 7h pour le lever du soleil. Il y a quelque chose de spécial à commencer la journée tôt en s’émerveillant de la puissance de la nature. C’est un cadeau gratuit que tout le monde peut s’offrir ici.  

Good Boys

Et après Barcelone, tu sais où tu iras ? 

Pour le moment je suis là. Je vis au jour le jour depuis quelques mois. Malgré tout, il y a quelque chose de positif à tout ça, à sentir que tout ce qu’on prend pour acquis, toutes ces libertés qui nous paraissent éternelles et inébranlables peuvent être remises en question. Ça nous fait chérir les choses simples, et c’est une occasion de changer de perspective sur la manière dont on vit nos vies. Je pense qu’il y a un côté cool à tout ce qui se passe, malgré la crise à venir…  J’essaie de croire que plus tard ça ira mieux. D’ailleurs, pour la collaboration Space Art avec Toucan Space. Pour l’une des faces, j’ai fait quelque chose d’optimiste, un peu utopiste, en opposition à l’une de mes précédentes illustrations qui était plus noire, sur le ton de l’ironie de notre condition humaine. J’ai tendance à penser qu’on va dans la mauvaise direction. que La technologie et les outils qu’on crée sous couvert d’innovation et de progrès pour rendre nos vies plus confortables sont en fait des chaînes qu’on s’attache naïvement aux pieds, et vont inévitablement nous aliéner de l’essence de notre nature et appauvrir notre façon d’interagir les uns avec les autres. Et c’est un processus tellement progressif qu’on ne le voit pas venir. C’est comme si tu mettais une grenouille dans de l’eau et que tu la faisais chauffer petit à petit, elle bouillirait avant même de se rendre compte qu’elle est en danger. C’est un peu ce qui est en train de nous arriver. Je pense qu’on pourrait se passer de beaucoup de choses et rester heureux. 

The Future Is Grim

Pourquoi Otis ? Y a-t’il un jeu de mot qui nous aurait échappé ? 

C’est mon troisième prénom. J’aurais aimé que ce soit pour Shuggie Otis, mais c’est juste que je suis né dans un ascenseur de la marque Otis. J’aurais très bien pu m’appeler Schneider. 

Un artiste ou un projet qui t’inspire ?

J’aime beaucoup Jack Sachs. C’est un anglais qui doit avoir mon âge, il a une histoire assez folle. Il faisait ses études et préparait sa carrière d’illustrateur. Et en soirée, il s’est éclaté une bouteille de vin qui lui a sectionné les nerfs de la main. Alors il a réappris à dessiner avec l’autre main – coûte que coûte ! Cet obstacle a aussi façonné son identité. En dehors de la petite histoire, je respecte beaucoup ce qu’il fait. Il bosse beaucoup avec de la 3D, des projections d’hologrammes qui semblent flotter dans l’espace… C’est à lui que je pense comme ça, mais je pourrais te sortir une liste interminable d’artistes tellement doués…  C’est hyper intimidant d’ailleurs, c’est dur de trouver sa place et de jouer des coudes parmi tous ces gens si talentueux. 

Un design ou un produit prometteur ? 

J’essaie de me convaincre que la réalité augmentée ouvre des portes, mais pour être honnête ça me fait plus chier qu’autre chose. Je trouve que ce sont des efforts très peu naturels…  Je ne crois pas à un monde où on remplace le contact humain par le virtuel. Peut-être que je suis naïf. 

Une technologie ou innovation magique ?

Je vais donner sensiblement la même réponse que pour la précédente… Je pense que les gens sont un peu à bout, et qu’ils ont plutôt besoin d’une révolution spirituelle, d’une marche arrière. C’est pour ça qu’il y a plein d’éditions de coloriage pour adultes, et que les puzzles marchent bien. 

Louis Otis est illustrateur représenté par creasenso.

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